Vagabondes, voleuses, vicieuses, Véronique Blanchard

DÉVIER, RÉSISTER – Inégalités d’une justice genrée, la force de la loi de la norme : ma chronique « hors les murs » (d’une mauvaise fille ?!) à découvrir grâce à Missives. Retour sur une époque où une courte fugue, une prétendue mauvaise fréquentation suffisaient pour être qualifiée de fuyarde et de prostituée, alors même que l’agressivité sexuelle masculine, naturelle, était acceptée.

Qui est l’autrice Véronique Blanchard ?

Véronique Blanchard est docteure en histoire, autrice de la thèse « Mauvaises filles ». Portraits de la déviance féminine juvénile (1945-1968), dont est issu l’ouvrage présenté ici. Elle est par ailleurs responsable du Centre d’exposition Enfants en justice XIXe-XXe siècles de l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse (ENPJJ).

Genre

Documentaire (publié en 2019)

5 thèmes clés

Justice des enfants ; genre ; déviance ; violences ; enfermement 

Vagabondes, voleuses, vicieuses en 50 mots

Après-guerre, la justice des mineurs punit les jeunes filles au regard de la norme et non de la loi. Objectif : défendre la moralité sexuelle. 3 figures se détachent ainsi des archives ; soi-disant délinquantes, fugueuses ou débauchées, ces ados finissent leur parcours judiciaire en hôpital psychiatrique, congrégation du Bon Pasteur, maison d’arrêt ou en école de préservation.

3 bonnes raisons de lire Vagabondes, voleuses, vicieuses

➽ Mesurer la toute-puissance, essentiellement masculine, qui contrôle les faits et gestes de ces filles : l’abusive « correction paternelle » et la partiale justice des mineurs.
Entendre la voix des victimes, dont les paroles et les textes sont abondamment retranscrits.
Rendre hommage à ces adolescentes rebelles qui, par leur désobéissance à l’injustice quotidienne, ont mis en marche les révolutions nationales et publiques à venir. 

MA CHRONIQUE COMPLÈTE SUR ☞ MISSIVES ☜

❝ Inégalités d’une justice genrée : la force de la loi de la norme ❞

Sommaire
L’espace public urbain, lieu de perdition
L’influence de l’imaginaire collectif et médical
Une catégorisation juridique brouillée

Iconographie : éditions François Bourin ; Vacances : camping en Écosse : [photographie de presse] / Agence Mondial, 1932. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Un village pour aliénés tranquilles, Juliette Rigondet

Un village pour aliénés tranquilles de Juliette Rigondet, un colonie psychiatrique à Dun-sur-Auron dans le Cher
DERNIÈRE CHANCE – Dun-sur-Auron, l’épreuve de la colonie féminine psychiatrique : retrouvez ma chronique « hors les murs » sur Missives. Un huis clos peu connu, qui subsiste depuis 1892, où des patient.e.s « non violent.e.s incurables » partagent la vie quotidienne des habitant.e.s de cette commune. Une expérience unique d’abord testée sur un convoi de femmes.

Qui est l’autrice Juliette Rigondet ?

Juliette Rigondet est journaliste. Elle a publié, en 2016, Le Soin de la terre (éditions Tallandier). Elle contribue par ailleurs aux revues L’Histoire et Le Nouveau Magazine littéraire. En outre, elle anime des ateliers d’écriture. Juliette Rigondet a vécu une partie de sa vie à Dun-sur-Auron, bourgade du Cher au cœur d’Un village pour aliénés tranquilles.

Genre

Documentaire (publié en 2019)

5 thèmes clés

Expérience psychiatrique ; folie ; thérapie ; liberté surveillée ; condition féminine

Un village pour aliénés tranquilles en 50 mots

Fin du XIXe siècle. Sainte-Anne, notamment, est surpeuplé, tandis que des voix « antialiénistes » s’élèvent contre la mixité « curables/incurables » dans les hôpitaux psychiatriques. L’éloignement des malades chroniques, dont on ne sait que faire, est l’argument principal pour tenter une « colonie familiale » : en décembre 1892, 24 femmes sont ainsi déplacées à Dun-sur-Auron (Cher).

3 bonnes raisons de lire Un village pour aliénés tranquilles

➽ Comprendre l’origine du fonctionnement d’un « accueil familial thérapeutique » inédit, d’abord expérimenté sur un groupe de femmes, et toujours en marche.
➽ Jauger les conditions d’existence en liberté surveillée et médicalisée, au sein de ménages rémunérés pour vivre avec les patient.e.s.
➽ Contribuer à poser un regard bienveillant sur celles et ceux vulgairement caractérisé.e.s comme « folles »/« fous », via des témoignages et des portraits dépoussiérés des archives.

MA CHRONIQUE COMPLÈTE SUR ☞ MISSIVES ☜

❝ Dun-sur-Auron : l’épreuve de la colonie féminine psychiatrique 

Sommaire
Un centre pour « incurables inoffensives »
Les pionnières : fragments de portrait
Un documentaire sensible, un hommage aux femmes de Dun

Iconographie : éditions Fayard, 2019 ; Jean-Baptiste LAUTARD, La maison des fous de Marseille : essai historique et statistique sur cet établissement depuis sa fondation en 1699, jusqu’en 1837, 1840, Collection BIU Santé Médecine.

Le Bal des folles, Victoria Mas

Le Bal des folles de Victoria Mas prix Renaudot des Lycéens 2019 sur la psychiatrie à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière
PRIX RENAUDOT DES LYCÉENS 2019 – On ne naît pas aliénée, on le devient : ma chronique « hors les murs » à lire sur Missives. Quelques mots, ici, pour vous donner envie de plonger dans cette fiction historique inspirée d’une honteuse réalité parisienne.

Qui est l’autrice Victoria Mas ?

Victoria Mas, née en 1987, signe avec Le Bal des folles son premier roman. Elle exerçait auparavant comme scripte dans le secteur de l’audiovisuel, puis comme rédactrice de procès-verbaux.

Genre

Roman historique (publié en 2019)

5 thèmes clés

Psychiatrie ; aliénisme ; folie ; enfermement des femmes ; soins hospitaliers

Le Bal des folles en 50 mots

Ce 18 mars 1885 à la Pitié-Salpêtrière, le bal de la mi-carême, distraction malsaine des bien-pensants parisiens, scelle le destin croisé de trois femmes, Geneviève, Louise et Eugénie. Trois femmes sous le joug du neurologue Charcot, qui expérimente notamment les effets de l’hypnose sur celles que l’on appelle désormais les « aliénées ».

3 bonnes raisons de lire Le Bal des folles

➽ Saisir l’indécence de la méconnue « cérémonie » du bal des folles, horrible freak show institutionnalisé.
➽ Se révolter contre l’enfermement injuste, misogyne et s’émouvoir de ces vies cloîtrées.
➽ Se rappeler les principes historiques de la prise en charge hospitalière des femmes « aliénées » pour ensuite approfondir sa réflexion.

MA CHRONIQUE COMPLÈTE SUR ☞ MISSIVES  ☜

❝ On ne naît pas aliénée, on le devient.

Sommaire
La dépossession de soi à l’hôpital, prolongement de la société patriarcale
L’aliénée : de l’inconnue à la bête de foires
Le Bal des folles, une introduction à l’histoire de la psychiatrie

Iconographie : éditions Albin Michel, 2019 ; Le Monde illustré, 22 mars 1890, « La mi-carême – Le bal des folles à la Salpêtrière – (D’après nature, par M. Belon) ». Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.

Covid-19, confinement : penser l’habitat grâce à Mona Chollet

Chronique de lecture de Chez soi de Mona Chollet : confiner, c'est habiter, la tiny house, les dessin de maisons, communication en immobilier
LECTURE DE CONFINEMENT – Alors que nos déplacements sont strictement encadrés, l’essai Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique de Mona Chollet (2015) résonne particulièrement. La journaliste livre notamment des pistes de réflexions fondamentales à tous ceux qui contribuent, de près ou de loin, à créer notre intérieur de « l’après-Covid-19 ».

En cette période de confinement, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique de Mona Chollet constitue une aide précieuse à l’introspection, à travers des exemples personnels. L’intimité de l’habitat – malgré l’intrusion des réseaux sociaux – représente un lieu essentiel au décomplexant repli sur ses désirs, qui n’est pas incompatible avec la participation citoyenne et sociale à la sphère publique, bien au contraire. Je suis par ailleurs certaine que cette crise, en bouleversant nos habitudes, en modifiant notre rapport à notre intérieur et à l’immeuble que l’on partage, fera également évoluer nos besoins, notre vision de lappartement idéal voire nos critères de choix. Enfin, pour ceux qui peuvent se le permettre.

Pour confiner, il faut… habiter

En effet, se retirer du monde s’avère éminemment complexe voire dangereux pour certaines populations déjà fragilisées. Je reprends ici et adapte la formule de Mona Chollet : « Pour habiter, il faut… de l’espace » ; je dirais même un espace défini. Sans murs, sans barrières solides, impossible de se protéger contre le virus. La pauvreté, dont on ne supporte plus la vision, est repoussée toujours plus loin au-delà de la place publique. En restant cloîtré.e.s, nous ne voyons plus cette indigence aux portes de nos bâtiments. Autocentré.e.s, préoccupé.e.s par notre santé, nous apercevons encore moins les mals-logé.e.s, celles et ceux dont les frêles frontières quotidiennes deviennent insupportables, menaçantes. Celles et ceux malades de leur logement indécent ; celles et ceux qui, pour la plupart, continuent de se déplacer pour gagner leur vie. Au risque de la perdre. Celles et ceux qui (sur)vivent dans des logements d’urgence, trop souvent inadaptés à la taille de la famille, ce qui favorise l’expansion de l’épidémie.

Le contexte actuel rend encore plus sévères les problèmes de logement, surtout dans des villes denses où bien habiter est hors de prix. L’autrice en rappelle trois causes majeures : la hausse des prix de l’immobilier ; une certaine léthargie des salaires ; l’insuffisance du nombre de logements, qui s’explique par la non-anticipation des évolutions démographiques et sociales (accroissement de la population, allongement de la durée de vie, multiplication des familles monoparentales). À Paris en particulier, la situation de pénurie et de cherté entraîne des abus en tous genres (chambre contre « services sexuels », etc.), tandis que, présentement, les femmes confinées avec leur bourreau subissent une forme terrible de mal-logement malgré la mobilisation des associations de lutte contre les violences conjugales. 

Un autre fait de société entre aussi en jeu : l’héritage. De nouveau, l’expérience du confinement exacerbe les inégalités que la transmission (et la capacité de conservation) d’un patrimoine immobilier engendre. Les urbain.e.s qui ont la chance d’avoir une résidence secondaire, souvent d’origine familiale, sont parti.e.s à la campagne où ils/elles profitent de davantage de m2 et/ou d’un extérieur (même si, d’un point de vue sanitaire, le bien-fondé de ces départs est contestable). Les citadin.e.s qui n’en disposent pas souffrent doublement : d’une part, ils/elles sont effectivement contraint.e.s de rester dans leur petit logement ; d’autre part, ils/elles ne peuvent « retourner aux sources » et bénéficier, dans un contexte aussi stressant, des aspects symboliques rassurants générés par ce repos de l’âme. En outre, ils/elles ne tirent pas avantage des solidarités locales stables, familiales et/ou amicales, induites par l’ancrage territorial d’une lignée. À mon sens, cela fait écho « au privilège supplémentaire dont jouissent les classes supérieures : celui de la monumentalité et de la permanence », évoqué par Mona Chollet.

Le fantasme de la tiny house

Depuis plusieurs semaines, beaucoup sont obligés de résider, quasiment 24 h/24 et 7 j/7, dans un espace réduit, sans aucune échappatoire. Étonnamment, certain.e.s sont volontairement attiré.e.s par le concept de tiny house, « toute petite maison » ou « micromaison », imaginé par l’architecte américain Jay Shafer au début des années 2000. D’une surface comprise généralement entre 9 et 45 m2, les tiny houses disposent de tout le confort nécessaire et rivalisent d’ingéniosité, pour un prix de construction compris entre 10 000 et 50 000 € environ selon les options retenues. Elles sont transportables comme des remorques.

La tiny house fait sa première apparition au salon Faire construire sa maison en septembre dernier à Paris. Légalement, les propriétaires d’une tiny house peuvent s’installer sur un terrain privé ou sur un terrain inconstructible prévu pour recevoir des habitats mobiles et/ou provisoires. L’Île-de-France, sans doute en raison du coût du foncier, semble conquérir de nombreux adeptes (apparemment difficilement quantifiables). Détachement matériel, conscience écologique, qualité plutôt que quantité, sobriété financière au profit d’activités épanouissantes, cocooning, liberté… les valeurs véhiculées par ce mode d’existence sont louables.
Cependant, à priori, peu vivent leur idéal en en faisant leur unique résidence. Finalement, le small living serait-il un jeu des classes aisées, la réalisation du rêve ponctuel – de la protectrice cabane pour enfants ou de la maison de poupées ? Mona Chollet fait très justement le rapprochement avec la séduction et le ludisme de la miniature. La tiny house ne serait véritablement appréciable que sous certaines conditions : durée limitée, célibat ou couple sans enfant, économies et… sécurité d’un terrain disponible de manière pérenne. Dans le cas contraire, on tombe vite dans le cauchemar et la précarité.
Or, la question du foncier est cruciale : les publicités pour ces « micromaisons » les affichent systématiquement dans un écrin de verdure. De ce fait, qu’en est-il des tiny houses sur des communes fortement urbanisées, là où la pénurie de logements est la plus importante ? Là où le terrain est le nerf de la guerre entre promoteurs, maires et chanceux propriétaires ? Seraient-elles vivables sans une large ouverture vers l’extérieur ? Certainement pas. La tiny house ne correspond pas à un besoin, mais à une philosophie qui n’est pas toujours applicable, loin s’en faut.

Je rejoins ainsi Mona Chollet : « Et si l’enchantement des petits espaces était réservé aux commencements ? ». L’enfant, lorsqu’il développe sa personnalité en fabriquant son univers ; l’adolescent, bouleversé par ses changements physiques et psychologiques ; le jeune adulte, qui quitte le nid familial et apprécie son premier studio rien qu’à lui. Et, peut-être, chacun d’entre nous au début du confinement…

« Le dessin de maisons » : une communication immobilière réenchantée ?

Grâce à son texte « Des palais plein la tête. Imaginer la maison idéale », Mona Chollet nous plonge avec délectation dans nos rêveries d’intérieurs parfaits, celles d’hier et d’aujourd’hui. Dès l’âge tendre nous avons songé à notre manière de vivre ; nous avons été fasciné.e.s par la maison de nos camarades, curiosité initiée par les incroyables illustrations d’habitations de nos livres-albums (l’Arbre-Maison de Claude Ponti, par exemple) ou du cinéma d’animation (Le Château ambulant de Hayao Miyazaki, etc.). La journaliste rappelle avec une grande justesse la magie des « dessins de maisons », que nous ressentions et que nous ressentons encore lorsque l’on accepte de se laisser porter par les lectures et les images enfantines. 

En cette angoissante et triste période, chacun souhaite réenchanter son quotidien, et les professionnels de l’immobilier peuvent y contribuer. Influencée probablement par mes premières études dans le secteur de l’édition de livres, je pense que des mutations dans la communication visuelle immobilière seraient profitables, à l’acheteur potentiel comme au promoteur. À mon sens, utiliser davantage le dessin dans nos plaquettes, nos brochures, nos modélisations, nos infographies, notre content marketing, participerait au nécessaire retour du ravissement. Plutôt que de diffuser à tout va des images de synthèse, des perspectives trop réalistes trop onéreuses –, pourquoi ne pas introduire de l’illustration narrative ? Réhabiter l’espace en racontant nos vies.

GRÂCE AUX DESSINS DE MAISONS, RANGEONS-NOUS VOLONTAIREMENT DU CÔTÉ DE L’IMAGINAIRE POUR ÊTRE AU PLUS PRÈS DE LA RÉALITÉ DE NOS FANTASMES.
DONNONS À VOIR, À SOURIRE, EN FAISANT APPEL À NOS RÊVES D’ENFANTS ET D’ADULTES. ❞

Lolita Gillet, inspirée par Mona Chollet

En référence à l’architecte et anthropologue Christopher Alexander, Mona Chollet écrit : « Un bâtiment est gouverné avant tout par les événements petits et grands qui s’y déroulent. » Alors, donnons à voir, à sourire, en faisant appel à nos rêves d’enfants et d’adultes. Fini les faux parents, les faux enfants, les faux escaliers, les fausses voitures qui imitent platement et traditionnellement le vrai ; fini ces images dans lesquelles nous nous retrouvons peu finalement. Rangeons-nous volontairement du côté de l’imaginaire pour être au plus près de la réalité de nos fantasmes. Après l’épreuve de l’épidémie du Covid-19, beaucoup se sont recentrés, de manière plus ou moins contrainte, sur le primordial. Cet essentiel, offrons-le aux futur.e.s propriétaires : la joie de contempler d’heureuses scènes quotidiennes sorties d’esprits oh combien géniaux des illustrateur.trice.s, le plaisir de retrouver d’agréables sensations du vécu, au sein d’une nouvelle ville, d’un nouvel immeuble, d’un nouvel intérieur personnalisable. Et vous deviendrez certainement des promoteur.trice.s et des commerciaux/ales oh combien davantage amicaux, grâce à cette proximité réaffirmée, et différent.e.s. Le succès du #CoronaMaison, lancé notamment par l’illustratrice Pénélope Bagieu, montre l’engouement pour l’imaginaire des logements et de leurs intérieurs : à partir d’un template commun, chacun.e. dessine sa pièce idéale de confinement et la diffuse sur les réseaux sociaux. Pourquoi ne pas s’en inspirer dans nos communications immobilières ?

#CoronaMaison Pénélope Bagieu
Template commun lié au #CoronaMaison

Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique de Mona Chollet est un ouvrage extrêmement riche. D’autres axes particulièrement intéressants sont à explorer, et pas seulement sur les sujets qui nous concernent spécifiquement en tant qu’acteur.trice.s de l’immobilier.
C’est ainsi que j’ai publié une autre chronique sur cet essai, axée sur la condition féminine à l’heure du confinement et de la crise sanitaire : « Chez soi, chez elles, chez Mona Chollet ». À découvrir sur le site Missives, « Des livres osés et féministes, au sens large », créé par la journaliste Camille Abbey.


Bonne nouvelle : l’essai est en libre accès sur le site de l’éditeur.

Pour les curieux : illustration de Hélène Pouille, réalisée à partir de la lecture de Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (Mona Chollet)

Iconographie : source gallica.bnf.fr/BnF. Intérieur d’une maison paysanne, 1898.

L’AUTRICE
Bonjour ! Je suis Lolita Gillet. Éditrice spécialisée en immobilier et études urbaines, je souhaite partager avec vous ces fragments de cultures et de pensées. Soyez libres de réagir, pour enrichir ces modestes chroniques d’une passionnée.

Géants et mégalithes de l’île de Pâques : une architecture rituelle mal connue

L'architecture rituelle des statues géantes sur l'île de Pâques, moai et ahu
PÂQUES OU LES LIMBES DU PACIFIQUE – L’île de Pâques, en Polynésie orientale, abrite de célèbres statues anthropomorphes géantes. Moins connu : certaines d’entre elles font partie intégrante de constructions rituelles qui témoignent d’une architecture temporaire, dont les fonctions ne sont pas clairement définies. Et ce en contradiction avec l’idée répandue que ces sculptures et ces édifices aient été dressés pour tutoyer l’éternité.

Selon la légende, l’explorateur hollandais Jakob Roggeveen (1659-1729) aurait découvert cette terre lointaine – nommée « Rapa Nui » par ses habitants – un dimanche de Pâques, le 5 avril 1722. La monumentalité des statues, les moai, ainsi que la singularité des podiums qui les supportent, les ahu, frappent alors les marins. Le mystère est né, face à l’incompréhension. À partir des années 2000, de nouvelles études archéologiques ont contribué à changer le regard sur ces ouvrages considérés trop souvent comme les exceptions d’une culture matérielle peu développée.

Des ahu près des sources de (sur)vie

Territoire volcanique de 164 m2, l’île de Pâques est occupée depuis l’an 1000 environ, peut-être quelques siècles plus tôt. Les plates-formes mégalithiques, ahu (définition : p. 23), sont érigées entre le XIIIe et le XVIIIe siècle. Elles constituent une forme dérivée d’architecture rituelle commune à d’autres îles de la Polynésie orientale, même si l’île de Pâques se distingue par le nombre important de monuments (près de 300). Des chemins ont été tracés pour transporter certaines statues en bois ou en pierre, moai (« image », définition : p. 23), réalisées dans les carrières du volcan Rano Raraku et destinées à surplomber ces ahu. L’ensemble forme ainsi un ahu-moai ; le ahu est parfois précédé d’une terrasse de galets naturels de basalte (poro, définition : p. 23) et/ou est entouré d’une enceinte, marae

Érigés le long des côtes, les ahu sont situés à proximité des ressources indispensables à la survie des habitants, particulièrement isolés. En effet, cette implantation ne semble pas être justifiée par la présence des matières premières nécessaires à leur construction, ni celles utiles à la fabrication des outils. En revanche, d’une part, la mer fournit la nourriture ; d’autre part, les terrains propices à l’agriculture ainsi que la présence de sources d’eau douce influenceraient le choix de l’emplacement.
La patate douce forme alors la base de l’alimentation végétale des premiers bâtisseurs, à laquelle s’ajoutent la canne à sucre, l’igname et le taro des terres arides. Galets, roches et rochers procurent des nutriments, en même temps qu’ils captent l’humidité et protègent du vent. Or, l’eau douce est extrêmement rare sur l’île.

Les fonctions des ahu encore débattues

Il est admis que ces ahu et ahu-moai représentent sans doute des lieux de rassemblement communautaire dans le cadre d’activités rituelles des clans. Ces traditions sont certainement associées à des cultes et à des cérémonies, en particulier celle du hani hani (définition : p. 23), qui consiste à disperser de la poudre rouge volcanique. Les ahu pourraient être des sanctuaires en hommage aux dieux qui auraient délégué aux habitants la gestion de l’île. Néanmoins, le lien avec des rites davantage laïcs fait l’objet d’âpres discussions. 

Pour certain.e.s, les ahu serviraient de marquage territorial affichant le contrôle et/ou l’héritage des ressources si prisées, dans un contexte de croissance de la population et de modification de l’environnement. Ils représenteraient ainsi la compétition et la concurrence pour l’exploitation de l’eau douce en particulier. Dans le même esprit, les surplus de patates douces feraient office de monnaies d’échange pour soutenir financièrement l’élévation des ahu et l’acheminement des moai : ils symboliseraient la mainmise de l’élite sur les ressources.
D’ailleurs, plusieurs chercheurs rapprochent le développement des terrains cultivés de la poussée de ces monuments. Les individus de rang supérieur seraient dès lors fortement impliqués rituellement dans l’intensification de l’agriculture et dans sa direction. Pour d’autres, les ahu signaleraient les baies riches en nourritures marines et exprimeraient un moyen de contrôle visuel de l’accès à ces aliments.

Une architecture polynésienne volontairement éphémère 

Sur l’île de Pâques, les archéologues ont constaté le déplacement de nombre d’ahu, démontrant ainsi des abandons, des relèvements de plates-formes, des superpositions, des démontages partiels, des récupérations, des recyclages, des séquençages importants, selon un schéma bien établi. Le phénomène des sculptures géantes, des énigmatiques podiums, des étranges terrasses et enceintes serait beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît : ces destructions/reconstructions ne sont pas réservées à une période précise, mais au contraire elles caractérisent l’histoire de cette civilisation disparue, tandis que les étapes rituelles se côtoient. Les terrasses de galets sont notamment toujours démantelées avant l’abandon d’un site ; la cérémonie systématique du hani hani est organisée à un moment précis de la détérioration naturelle de l’édifice, plusieurs années après son délaissement.

Il est probable que la durée d’utilisation de chaque ahu soit inférieure à un siècle, soit trois générations au maximum : les monuments n’étaient donc pas destinés à assurer la pérennité d’un ancrage spatial. Mais il est possible que les mouvements des enceintes figurent l’élargissement des clans, au fil de l’évolution démographique, et donc les mutations d’appartenance des terres. Chaque pierre pourrait incarner un membre de la famille.

Une autre cause de ces migrations serait l’alternance excluante des ahu et des cultures sur des espaces proches : les constructions servent-elles, symboliquement ou non, à amender les terrains ? Les cultes interdisent-ils le contact du divin et du travail agricole, du divin et de l’agitation due à l’entretien des champs ? 

De nos jours, les architectes doivent composer avec cette architecture littorale atypique, classée Patrimoine mondial de l’Unesco, et aux particularités environnementales, sociales, de l’île de Pâques. Cela est d’ailleurs l’objet du cours « System Rapa Nui – Superstudio 2018 », auquel participent les étudiants de la faculté de l’environnement naturel, architectural et construit (ENAC) de Lausanne.

Pour les curieux

DiNapoli RJ, Lipo CP, Brosnan T, Hunt TL, Hixon S, Morrison AE, et al. (2019), Rapa Nui (Easter Island) monument (ahu) locations explained by freshwater sources 

Nicolas Cauwe, Dirk Huyge, Johnny de Meulemeester, Morgan de Dapper, Wouter Claes, Dominique Coupé, Alexandra de Poorter,  « Vie et mort de monuments cultuels sur l’île de Pâques », Anthropologica et Prrehistorica, 117, 2006, 89-114 

➽ Nicolas Cauwe, « Cérémonie de fermeture des autels à statues de l’île de Pâques », Industria Apium, L’archéologie, une démarche singulière, des pratiques multiples

Voir mon tableau « Île de Pâques » sur Pinterest

L’AUTRICE
Bonjour ! Je suis Lolita Gillet. Éditrice spécialisée en immobilier et études urbaines, je souhaite partager avec vous ces fragments de cultures et de pensées. Soyez libres de réagir, pour enrichir ces modestes chroniques d’une passionnée.

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